Domaine de Culan

Lieu de réunion du HOP (Horizon Ouvert et Prospère).
 
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 L'apprentissage de la douleur

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Gabriel
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MessageSujet: L'apprentissage de la douleur   Mer 24 Juin - 12:40

[Suite de ce RP]

Fouette cocher!

On avait expressément demandé à Bacchus de se charger de ce convoi. C'est que cette fois entre toutes, on voulait arriver vite. Le dernier courrier d'Anicet n'était pour rassurer personne, et le départ d'Anne et Gabriel n'avait pas attendu. Si l'on avait demandé à Jannequin de conduire le coche, il aurait sans doute fallu compter 10 lieues par jours; soit plus de cinq jours pour rejoindre Culan depuis Vienne. Avec Bacchus, s'il avait bien bu avant le départ, on pouvait espérer arriver en un jour et demi.

Mais une chose n'en était pas moins vraie, et c'était que l'attente dans la voiture était un exercice difficile. De longs silences poignants en discussions futiles, de tensions électriques en paroles rassurantes, le frère et la sœur passaient par tous les états dans ce long trajet.

Le courrier d'Anicet entre les mains, Gabriel lisait et relisait comme s'il espérait y découvrir quelque nouveauté, une note en bas de page pas encore trouvée, qui donnerait tout à coup une lueur d'espoir au petit convoi. Mais rien n'en était. Les message était là, sans véritable espoir, sans détail particulier, et il ne se passait pas une heure sans que les yeux du vicomte ne se posent à nouveau dessus.


Citation :
Monsieur,

Je crois bon, sans vouloir déranger Monsieur dans ses offices viennois, de lui faire savoir que l'état de santé de Madame se dégrade péniblement, et que la présence de ses enfants pourrait s'avérer un réconfort. Je crois, Monsieur, qu'il serait judicieux que vous veniez la voir au château.

Que Monsieur daigne croire à ma profonde solidarité dans le malheur qui l'accable ainsi que sa famille.

Votre dévoué,
Anicet.

Après l'avoir encore une fois lu en silence, Gabriel se décida à changer de sujet. Avant que ce messager de malheur n'entre dans la pièce, à l'hôtel Viennois de Culan, quelque chose de positif se tramait. Sa soeur y semblait investie, et il ne devait pas la décevoir.

Plus que jamais, elle avait besoin d'un grand frère.


Remontrez-moi donc ce courrier du baron parisien, s'il vous plaît. Je gage que nous avons le temps d'y travailler une réponse.

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anne

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MessageSujet: Re: L'apprentissage de la douleur   Mer 24 Juin - 21:32

A mesure que l'on approchait du Berry, Anne sentait monter l'angoisse. Les routes étaient mauvaises, Bacchus conduisait trop vite, à grand renfort de cris et de claquements de fouet. L'on s'arrêtait de temps à autre, pour changer les chevaux, manger du bout des dents un mauvais ragoût dans une auberge plus ou moins bien tenue, se dégourdir les jambes.

Anne, assise à côté de son frère, avait l'épaule droite toute endolorie à force d'être jetée par les cahots contre la paroi du coche. Mais au moins, on n'avait pas versé, on n'avait pas brisé de roue.

Gabriel lisait et relisait le dernier courrier d'Anicet. Anne détournait le regard, tentait de trouver, sous la tenture de cuir qui masquait la fenêtre du coche, un quelconque intérêt au paysage. Il faisait beau. Un début d'été magnifique, un soleil guilleret, un petit vent d'Est porteur de parfums de foin coupé et d'étangs envahis de roseaux. Quand elle se penchait un peu, dans les lignes droites, elle voyait le chemin poussiéreux, bordé de deux rubans vert et blanc, les bermes envahies de grandes marguerites.
Les marguerites... La ceinture de Sainte Marguerite, dont Mère avait pris soin de se munir lors de sa naissance, et de celle de Gabriel... Tout la ramenait à sa mère.
Et, lancinante, une petite phrase lui martelait le crâne : "Mère ne verra plus cela".

Anne enrageait. Elle voulait chercher un espoir, elle voulait, de tout son être, retrouver sa mère, en bonne santé. Mais toujours la petite phrase revenait, et la jeune fille maudissait sa terrible lucidité.

N'y tenant plus, elle rabattit le volet de cuir, se tourna vers son frère. Elle avait la ferme intention de lui demander de ranger cette lettre, tout de suite.


Remontrez-moi donc ce courrier du baron parisien, s'il vous plaît. Je gage que nous avons le temps d'y travailler une réponse.


La phrase cinglante mourut au bord des lèvres d'Anne. Un instant décontenancée, elle se pencha sur son écritoire de voyage, posé sur la banquette en face d'elle, qu'elle n'avait pas touché depuis le départ de Vienne. Le courrier du baron Althiof... Elle l'avait confié à Dame Terwagne, avant de partir. Mais, mue par une habitude déjà longue des responsabilités municipales et ducales, elle en avait pris copie sur un vieux parchemin cent fois regratté. Ce fut ce document qu'elle tendit à son frère.

Citation :
A Anne Cornedrue de Culan,

Bonjour,


Je me présente, Althiof de Marigny, Prévost de l’Hostel du Roy et de ce fait Adjoint au Grand Prévost de France, Sa Grasce Pisan d’Harcourt. Elle a bien reçu votre missive et m’a donc chargé de vous contacter au sujet de votre demande d’enquête sur la mort de votre père.

Dans un premier temps mon but sera de déterminer si l’enquête relève de la Grande Prévosté de France ou d’une Prévosté locale, et si vus les protagonistes il y aurait éventuellement matière à instruction auprès de la Haute Cour de Justice ou si cela serait renvoyé auprès d’un tribunal local. Dans un second temps, nous transmettrons l’enquête aux personnes concernées.

La Haute Cour de Justice est compétente pour se substituer aux cours locales dans le jugement des Comtes, Ducs, et Gouverneurs en exercice, ainsi que des Cardinaux, Pairs et Grands Officiers, si une infraction aux droits locaux ou royaux relevant du crime est décelée.

La Grande Prévosté est requérante pour les affaires concernant les Ducs ou Comtes en exercice et pour tout enquête relevant de la sécurité du Royaume de France. Elle peut mener enquête selon son souhait pour tout autre affaire dans le Domaine Royal ou sur demande dans le reste du Royaume, car elle ne saurait ingérer dans les affaires des provinces vassales.

J’aurais donc besoin d’un certain nombre d’informations afin d’évaluer la situation.

Tout d’abord, j’ai bien peur de n’avoir connu votre père que de nom. Je sais seulement qu’il était Berrichon et qu’il a malheureusement été assassiné. Sans vouloir ressasser des souvenirs douloureux, pourriez vous me dire qui était votre père Valatar, ses titres et principales fonctions occupées, ainsi que les circonstances de sa mort. Savez vous notamment qui l’a assassiné ? Si oui, cette personne a t-elle été arrêtée ?

Je suppose, vue votre missive, que vous avez des éléments nouveaux à me présenter sur les circonstances de son assassinat. Pouvez vous me les présenter en précisant le nom des protagonistes et leur(s) fonction(s) principale(s), dans le but de déterminer les personnes compétentes pour la suite. Afin d’établir un pré-dossier il me faudrait également l’ensemble des preuves que vous auriez à votre disposition et qui viendraient étayer votre soupçon, ainsi qu’une liste des témoins que l’enquêteur serait amené à contacter au début ce son enquête.

Si vous avez d’autres éléments auxquels je n’aurais pas pensés et que vous jugeriez utiles, n’hésitez pas à m’en faire part.

Je reste également à votre entière disposition pour toute remarque ou question.

Bien cordialement,


Faict à Paris le 3 de juin de l’an de grasce MCDLVII,

Althiof de Marigny,
Prévost de l’Hostel du Roy.

Voici, Gabriel.

Le parchemin changea de mains. Anne en connaissait les termes par cœur. Tandis que son frère relisait, elle rassembla sur ses genoux les pièces dont ils pouvaient avoir besoin pour rédiger leur réponse : une copie de la lettre de sa tante, découverte dans les bureaux de la Curia, et les missives de Dame Terwagne.
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Gabriel
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MessageSujet: Re: L'apprentissage de la douleur   Mer 1 Juil - 2:06

Avez-vous déjà ressenti la sensation particulière de celui qui écrit à la plume sur un fin papier d'Italie dans un coche dont les chevaux galopent à toute vitesse pour faire face aux coups de fouet répétés du cocher qui veut éviter de donner raison à la crainte de l'enfant frappé de l'angoisse primitive d'un abandon maternel? Moi non. Mais on ne saurait en dire autant de Gabriel qui, justement, avait coincé un pot d'encre entre deux planches, et sorti sa plume pour écrire, une tablette sur les genoux en guise de bureau.

J'entame une esquisse de réponse, vous modifierez à votre convenance, Anne.

Citation :
Monseigneur,

Nous, Gabriel et Anne de Culan, souhaitons par la présente vous adresser nos plus sincères remerciements pour la grâce que vous nous faites en accordant votre attention à nos tourments.

Notre père, Monseigneur Valatar Cornedrue, vicomte de Culan, et époux de Dame Maryan de Bellevue, était, au moment de sa mort, Grand Académicien Royal de France, et Ambassadeur de Sa Majesté le Roy de France auprès de Son Altesse Royale le Roy d'Angleterre. De plus, il était Secrétaire d'Etat pour le Berry, et ayant quitté le trône ducal berrichon depuis à peine deux mois, il était toujours l'une des figure de tête du mouvement politique local NORF qui se réunissait en son château de Culan (où il se réunit toujours sous le nom de HOP).

Sur l'infâme suppôt du sans-nom qui a perpétré son assassinat, nous n'avons malheureusement que peu d'éléments. Il n'a jamais été arrêté, mais nous pouvons présumer qu'il vit à Paris dans la cour des Miracles. Notre oncle Hugo de Cornedrue-Angillon pourrait vous donner plus de détails puisqu'il est le seul à l'avoir vu de près. Dame Amberle d'Assay l'aurait également aperçu durant sa fuite.

A la lumière d'éléments contenus, notamment, dans le livre de raison de notre père, nous pensons que votre enquête pourrait vous permettre de découvrir des éléments supplémentaires.
A ce titre, je vous invite à contacter les témoins directs du drame:
Monseigneur Hugo de Cornedrue-Agillon, dit Hugoruth
Dame Amberle d'Assay, dite Amberl
Ainsi que les protagonistes divers:
Nous, Gabriel Cornedrue, vicomte de Culan et héritier de la victime
Nous, Anne Cornedrue, fille posthume de la victime
Dame Terwagne de Thauvenay, amie du défunt et qui semble posséder de cruciales informations
Dame Marie-Alice d'Alterac, Première Secrétaire d'État au moment des faits.

Pour toute autre question, et pour tout élément matériel, nous nous tenons à votre disposition pour une éventuelle rencontre de visu au moment qui vous semblera approprié.

Avec notre respect,
Que Dieu vous protège.
Gabriel Cornedrue de Culan
Anne Cornedrue de Culan

Ceci fait à toute vitesse, sans prendre le temps de s'arrêter pour choisir ses mots, le jeune homme tendit, sans le relire, le papier à sa sœur. Il fut accompagné d'un très sec:

Lisez, et dites comment il faut changer.

Puis il fit mine de ne pas être soucieux de la lecture de sa sœur, alors que, déjà, derrière les rideaux, c'était le paysage du village de Culan qui défilait.

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anne

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MessageSujet: Re: L'apprentissage de la douleur   Mer 1 Juil - 2:55

J'entame une esquisse de réponse, vous modifierez à votre convenance, Anne.

Gabriel avait à peine jeté un œil sur la lettre du baron Althiof. Sans doute en connaissait-il les termes aussi bien que sa sœur. Dans une position malcommode, risquant à tout instant de renverser son encre, il se mit à rédiger une réponse. La plume glissait à toute vitesse.

Lisez, et dites comment il faut changer.

Le ton était sec. On approchait du but du voyage. Anne prit avec gratitude le papier, que d'ordinaire elle avait plaisir à manipuler. Le coche avait considérablement ralenti, pour traverser le village. Désespérément, Anne parcourut le projet de réponse, cherchant toute occasion de ne pas lever la tête vers la masse du château, tout là-haut.

Gabriel ...


Le coche franchissait l'Arnon sur le pont romain, s'engageait sur le chemin menant au pied de la colline.


Ne croyez-vous pas qu'il faille évoquer, dans la missive, ma trouvaille au Secrétariat d'Etat ?

La pente était raide, trop raide sans doute pour des chevaux fatigués. On entendait le claquement du fouet de Bacchus, ses encouragements répétés.

Peut-être aussi parler dès à présent des doutes de ...


Anne se mordit la lèvre. Elle ne voulait pas prononcer le mot "Mère". Elle voulait faire comme si de rien n'était, ne pas attirer l'attention, juste être dans le coche, avec son frère, et ralentir la marche du temps.


... de nos doutes quant au commanditaire de l'assassinat ?


Les chênes "têteaux", ébranchés à l'extrême, donnaient peu d'ombre. Il faisait chaud, dans le coche. Une fine sueur emperlait le front d'Anne, qu'elle se retenait d'éponger. Dans moins d'un quart d'heure, on passerait la courtine.


Si Père avait encore été Duc au moment des faits, l'affaire relèverait obligatoirement de la Haute Cour de Justice. Mais ce n'est point le cas. Si nous voulons qu'elle y soit portée, il nous faut faire part de ces doutes. Sinon, c'est la Cour de justice du Berry qui sera saisie. Et alors ...

Un cahot la jeta presque contre son frère, agita l'encre dans son récipient. Quelques gouttelettes étoilèrent le dos de la main qui tenait le papier.

Ne croyez-vous pas, Gabriel ?
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Gabriel
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MessageSujet: Re: L'apprentissage de la douleur   Ven 3 Juil - 5:21

On venait d'échapper au pire. Pour un peu, c'était toute l'encre qui se répandait sur le vicomte. Mais ce ne furent que quelques gouttes qui, pour le plus grand plaisir de ce dernier, s'abattirent sur la main de sa sœur. Si l'heure avait été moins grave, il n'aurait pas hésité à lui reprocher son manque de tenue en pointant les gouttes. Il se contenta de porter au revers maculé de la main un regard sévère et teinté d'un certain mépris.

Non, non, Anne! Nous n'avons aucune preuve. Quand il entendra nos témoignages, le prévôt aura les mêmes suspicions que nous. Si nous les annonçons ainsi de but en blanc, nous passerons pour des revanchards qui accusent sans fondement solide, et risquons de perdre notre crédibilité: il ne nous fera plus confiance, et par principe, il refusera de croire à la thèse concernant notre suzerain.

En revanche...


Les branches d'un arbres frottèrent l'aile du coche, assombrissant un instant l'atmosphère et suscitant un bruit criard assez désagréable qui poussa Gabriel à s'interrompre en adoptant une grimace désapprobatrice d'abord à l'attention de l'arbre, mais qui se tourna vite vers Bacchus, qui serait tenu pour responsable de ce désagrément. Quand le bruit cessa, il poussa un lourd soufflement afin de signifier son exaspération assez fort pour atteindre les oreilles du cocher.

En revanche, disais-je avant d'être interrompu par la conduite irresponsable du lourdaud alcoolique qui nous sert de cocher, il serait effectivement judicieux de parler de votre trouvaille au secrétariat d'état.

Le coche ralentit. On arrivait vers le sommet.

Toutefois, dit-il sans la regarder, tête baissée, comme pensif, n'en dites pas trop.

Il marqua un court temps d'arrêt. Comme une hésitation. L'avait-elle remarqué?

Nous sommes en Berry, les routes ne sont pas sûres. Si notre courrier venait à être intercepté et lu par de mauvais yeux, il vaudrait mieux n'en point avoir trop dit.

Cette fois, les chevaux étaient arrêtés. Le cocher descendit. Il se passa un petit temps sans qu'on n'ose bouger à l'intérieur.

Quand la porte s'ouvrit, on aperçut Anicet, tout de blanc vêtu, et l'on comprit vite qu'il était trop tard.

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anne

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MessageSujet: Re: L'apprentissage de la douleur   Sam 4 Juil - 2:08

Anne suivit le regard de son frère, posé sur sa main, et eut un geste en direction de sa bougette pour y chercher son mouchoir. Mais le geste ne fut qu'esquissé. Elle n'y était pour rien, s'il avait omis de refermer le flacon ! Par défi, elle laissa les gouttelettes noires sécher toutes seules. Elles étaient cinq, qui formaient un dessin étrange : une toute en longueur, deux autres beaucoup plus petites, ovales, juste au-dessus de la première, et encore deux autres, bien rondes, surmontant le tout, mais plus largement écartées.

Non, non, Anne! Nous n'avons aucune preuve. Quand il entendra nos témoignages, le prévôt aura les mêmes suspicions que nous. Si nous les annonçons ainsi de but en blanc, nous passerons pour des revanchards qui accusent sans fondement solide, et risquons de perdre notre crédibilité: il ne nous fera plus confiance, et par principe, il refusera de croire à la thèse concernant notre suzerain.


Ce n'était pas faux. Anne avait envie de contredire son frère, mais devait bien s'avouer qu'il n'avait pas tort. Elle serra un peu les lèvres, frémit quand, dans l'ombre soudaine du coche, les taches semblèrent se mouvoir, la plus longue dessinant un rictus. Ses nerfs à vif crissèrent au soupir trop marqué de Gabriel.

En revanche, disais-je avant d'être interrompu par la conduite irresponsable du lourdaud alcoolique qui nous sert de cocher, il serait effectivement judicieux de parler de votre trouvaille au secrétariat d'état.


B...

Ce fut à elle d'exhaler un long souffle, pour retenir la protestation qui lui montait aux lèvres. Certes, Bacchus aimait la bière. Mais c'était un excellent cocher ! Il faudrait le charger de trouver le responsable de l'état de cette haie. On voyait bien que le domaine souffrait de l'absence du maître. Anicet faisait probablement son possible, mais Anne ne connaissait que trop la propension des domestiques à négliger leur tâche quand le maître est loin.

Toutefois, n'en dites pas trop.

Le ton était lourd de sens, tout comme le silence qui suivit. Gabriel crut cependant bon de préciser sa pensée, et la colère qu'Anne sentait monter contre son frère s'évanouit aussi vite qu'elle était née. Il parlait, parlait, alors que le coche achevait sa montée, passait la poterne. Il meublait le silence, ... tout comme elle-même. Mais, tandis qu'elle emplissait le vide de sentiments violents, il le comblait de mots.

Nous sommes en Berry, les routes ne sont pas sûres. Si notre courrier venait à être intercepté et lu par de mauvais yeux, il vaudrait mieux n'en point avoir trop dit.


Elle hocha simplement la tête en signe de compréhension. Elle savait ce qu'elle ajouterait.

Citation :
A la lumière d'éléments contenus, notamment, dans le livre de raison de notre père, et dans certain document découvert au Secrétariat d'Etat, nous pensons que votre enquête pourrait vous permettre de découvrir des éléments supplémentaires.

Cela suffirait. Mais elle n'eut pas le temps de le dire à son frère. Anxieusement, elle écoutait Bacchus descendre de son siège. Il prenait son temps. Enfin, il ouvrit la portière, leva vers Anne des yeux si malheureux que la jeune fille sentit son sang se glacer. Par-dessus l'épaule du cocher, elle vit Anicet, spectre blanc se détachant sur l'ombre des bâtiments, plus vieux que dans son souvenir.

Il n'était plus temps de repousser l'indicible. Anne, dos tourné à son frère, ferma les yeux. Mais cette fois, ce n'était pas pour ne pas voir. Elle avait juste besoin de faire le vide en elle, de laisser s'ouvrir dans son cœur un espace pour absorber tout ce qu'elle allait voir, un endroit neuf, qui s'emplirait du plus insupportable, qui le garderait, l'empêcherait d'entrer en contact avec le reste de son être. Livide, elle rouvrit les yeux, et descendit du coche.
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Anicet

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MessageSujet: Re: L'apprentissage de la douleur   Sam 4 Juil - 17:28

[La veille, en pleine nuit]

Ben quoi, m'sieur Anicet, des nouvelles?

Petit-Lévan estoit arrivé avecque son habituelle grasce à la porte des appartments de la vicomtesse, où Anicet faisoit les cent pas depuis quelques temps.

Madame se meurt...

respondit-il, laconique et résigné.

Madame est morte! dict le petit clerc qui avoit été appelé en urgences quelques heures plus tost, en sortant de la chambre, tel un diable le feroit de sa boite.
Vous direz à sa famille qu'elle a eu le temps de se faire administrer les derniers sacrements.

Le petit clerc, qui s'essuyoit les mains sur un foulard de mauvais tissu, sentoit le petit vin de ceulx qui se boivent après les messes.

Mais depuis que la chapelle de Culan n'avoit plus de chapelain, il estoit devenu disfacile de trouver un clerc qui puysse venir rapidement de nuit, et jusques en haut de la colline. S'il avoit eu pour luy les relations d'un maistre, peut-estre auroit-il pu, mais celles d'un valet ne procuroient ryen de plus que ce petit buveur aux doigts crochus.

Ainsi donq, Madame n'estoit plus. Et les enfants de Madame qui arriveroient sans doute byentost... Comment leur annoncer la nouvelle?


[Aujourd'hui]

En voyant le carrosse avancer, Anicet en eut le cœur serré. Le deuil de Monsieur tant d'années auparavant avoit changé ce domaine vivant et gai en un chatel fantosme qui ne servoit plus guère qu'aux réunions politiques des quelques uns qui croyoient encor naïvement à la liberté en Berry. Mais lui, humble valet fidèle, n'entendoit rien à la politique. Tout ce qu'il savoit, c'est que les choses jà tristes ne le seroient que davantage à présent que Madame avoit cessé de vivre.

Et ce pli, arrivé le matin mesme de Rome, avecque un sceau du concile du Saint-Empire... N'estoit-ce pas aussi une mauvaise nouvelle qui s'en venoit?


Monseigneur, mademoiselle...

Leurs yeux sans espoir se tournèrent vers lui et il reconnust byen qu'ils n'estoient encore qu'enfants.

Je crains que vous n'arriviez trop tard...

Le silence qui régna alors fut plus fort et plus poignant que tous les discours entendus dans le grand salon tout proche. Et pour ne pas gesner Monsieur, il lui tendit le pli sans un mot. Quand le jeune viscomte le prit, c'estoit comme s'il ne s'apercevoit mesme pas de ses gestes machinaux. Le regard au loin vers le vague, il avoit commencé à décacheter la lettre sans mesme prendre soin de voir qui l'envoyoit.

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"Anicet, c'est moi."
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Gabriel
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MessageSujet: Re: L'apprentissage de la douleur   Dim 5 Juil - 16:48

Monseigneur, mademoiselle...

Quel moment singulier que celui-ci. C'était comme s'il avait fallu installer un marqueur dans la vie du vicomte pour lui signifier "voilà la fin de l'enfance". Il y avait une telle lourdeur dans cette approche du valet, qu'aucun mot supplémentaire n'était vraiment nécessaire. Ils avaient tous deux compris. Mais... Comment était-il possible que malgré le blanc costume d'Anicet, malgré la mine désolée de Bacchus, malgré le silence dans le domaine, comment était-il possible qu'ils aient encore un espoir. Espoir que tout ceci soit une plaisanterie de mauvais goût? Gabriel imagina, en moins d'une seconde, sa mère sortant par la grande porte, dans la robe blanche qui la faisait tant ressembler à une sainte, les cheveux blonds ondulant très légèrement jusque sur sa poitrine, et riant aux éclats en voyant les sanglots qu'il ne manquerait pas de laisser naître. Espoir d'avoir mal compris, et que cet air endeuillé soit pour Vignol, le petit chat, dont on apprendrait qu'il était mort ou disparu, mais que leur mère, elle, allait mieux. Espoir vain, fol, candide, mais outrageusement humain.

C'est pour ne pas laisser à cet espoir la place qui ne lui revenait pas, et qui risquait de rendre la douleur plus grande encore qu'elle ne l'était déjà, que le valet dut dire cette phrase que personne ne voulait entendre.


Je crains que vous n'arriviez trop tard...

Un homme, ça ne pleure pas.
    Et pourtant, la tentation était grande.
Un homme, ça ne pleure pas!
    Il faudrait bien tenir son rang, devant Anne et les domestiques.
Tout tournait autour de ce vicomte devenu toupie, et c'est tout à fait machinalement qu'il décacheta le pli.
Il faillit tomber. S'effondrer. Heureusement, le carrosse, à portée de main, offrit une prise lui permettant au dernier moment de se tenir debout. Le pli, déjà oublié (ou pas encore remarqué), lui, était tombé pour de bon. Il gisait sur l'arène comme une vieille lettre d'amour qu'on aurait jeté là par dépit. En bon valet, Bacchus la ramassa. Il aurait voulu la lire pour faciliter la tâche de son maître, mais les leçons de lecture de Dame Mentaïg remontaient à loin, et il avait trop peur d'ajouter de l'agacement à son désarroi en butant sur des mots et des lettres. Ce fut Anicet qui proposa.


Monsieur désire-t-il que je lui lise le pli?

Monsieur ne répondit pas. Il ne s'était pas aperçu qu'on lui parlait, et aurait de toutes façons ignoré de quel pli il s'agissait. Maryan était morte. Le monde s'était effondré. Il dut pourtant avoir baissé la tête ou accompli quelque mouvement incontrôlé que le valet prit pour un acquiescement, car ce dernier se mit à lire. A moins que ce ne fut pour changer de sujet, voyant qu'on ne lui répondait pas.

La lecture, pourtant, fit relever la tête au vicomte. Il s'aperçut enfin qu'il y avait des gens autour de lui. Posant sa main sur l'épaule d'Anne, il écouta les paroles du valet, sans vraiment réaliser qu'il venait de recevoir une promotion, que sa vie allait changer définitivement pour ça aussi, et qu'il ne reverrait peut-être plus jamais Vienne, sa ville d'adoption.


UterPendragon a écrit:
Citation :
      Nous,
      Evêques du Saint Empire réunis en Concile,


    Annonçons en ce troisième jour de juillet, de l'an mille quatre cent cinquante sept,

    Et en vertu des statuts régissant l'assemblée,

    L'élection du Père Gabriel, à la charge d'évêque de Genève, dépendant de la province de Vienne.



    Scellé à Rome,
    Aymé Von Frayner-Embussy, évêque de Toulon,



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MessageSujet: Re: L'apprentissage de la douleur   Dim 5 Juil - 18:28

Je crains que vous n'arriviez trop tard...

Trop tard. Les yeux pairs de Mère s'étaient fermés à tout jamais. Ces yeux qui tant de fois s'étaient posés sur elle sans aménité aucune, plus jamais Anne n'en sentirait la caresse. Trop rares, les fois où les doigts si fins de sa mère avaient repoussé sur son front une mèche rebelle, trop rare, le son de sa voix distillant un compliment, trop rare, l'attention portée à son travail, à sa vie.
Trop rare, mais existant. Désormais, il n'y aurait plus jamais cela. Trop tard. Perdue, l'occasion de dire à sa mère qu'elle l'aimait, telle qu'elle était.
Anne, les yeux ouverts en grand sur la fenêtre, là-haut, de la chambre où reposait le corps de sa mère, ne cillait pas, ne bougeait plus. Le moindre geste l'eût fait tomber.
La voix d'Anicet lui parvint, étouffée par le martèlement de son propre sang dans les oreilles.


Monsieur désire-t-il que je lui lise le pli?

Quel pli ? Ah oui ! Bacchus tenait un parchemin entre les doigts. Anicet le prit, en donna lecture. La main de Gabriel s'apesantit sur son épaule.

... L'élection du Père Gabriel, à la charge d'évêque de Genève, dépendant de la province de Vienne...

... L'élection du Père Gabriel, à la charge d'évêque de Genève, dépendant de la province de Vienne...

... L'élection du Père Gabriel, à la charge d'évêque de Genève, dépendant de la province de Vienne...


La masse imposante du château disparut. La chaleur étouffante de l'été fit place à un froid lunaire. Non ! Pas ça. Pas Gabriel. Grand Aristote ! Pourquoi ?
Sans qu'elle y prît garde, la tête d'Anne fut agitée d'un bref mouvement de dénégation. Au chagrin succéda de nouveau la colère, une colère froide, immense, contre cet évêque de Toulon qu'elle ne connaissait pas, qui nommait son frère à la tête d'un évêché de sauvages hérétiques, loin d'elle ; qui la condamnait à cette atroce solitude déjà vécue des années auparavant, quand elle était seule à Vienne, entre Bacchus et la sotte Matheline ; qu'elle se mit à haïr incontinent, de toutes ses forces.
Il y avait là Bacchus, Anicet, d'autres domestiques qu'elle ne reconnaissait pas, et qui les regardaient.
Il y avait là, écrasante, la silhouette du château, la chapelle où il faudrait se rendre ; et quelque part, le caveau où reposait déjà son père. Son père qui l'avait abandonnée avant même sa naissance, par la grâce bienveillante d'Aristote et du Très-haut.
La colère fit place à la haine.
Gabriel allait accepter, évidemment. Sa vocation ...
Le contact de sa main la brûla comme un fer.
Elle serra les dents, sous le regard des domestiques, échappa à la main.


Menez-moi auprès de Mère.
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Blanche
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MessageSujet: Re: L'apprentissage de la douleur   Lun 6 Juil - 23:59

Ce jour-là, l’aurore donnait au château et à ses alentours des airs de contrées magiques respirant l’espoir. Et pourtant, c’était le premier jour que la Vicomtesse Maryan d’Ambroise ne verrait pas. « Voici le jour en trop : le temps déborde ».

Blanche avait parcouru toutes les lieues qui séparaient son couvent du château de Culan avec une humeur égale : songeuse et triste. On lui avait fait part du mal mystérieux dont souffrait sa mère, et elle s’était hâtée de se procurer monture pour atteindre son lieu de naissance le plus vite possible.

Elle y était arrivée au petit matin, et l’astre du jour n’avait pas encore eu le temps d’amener ses chauds rayons jusqu’à la chambre vicomtale lorsque Blanche y pénétra.
Sa mère était là : statue de marbre immaculée et superbe. On avait eu le temps de veiller à la bonne présentation du corps, et l’on eût dit que la Vicomtesse sommeillait, allongée sur les draps bleutés du lit à baldaquin.

Blanche s’était approchée, doucement, avait posé ses maigres genoux sur le tapis qui ornait les alentours de la couche vicomtale, et s’était mise à prier pour l’âme maternelle, des sanglots silencieux agitant son corps frêle et jeune.
Les larmes coulaient lentement sur les joues de la jeune fille, témoins du chagrin qui l’emportait. Pourtant, elle se sentait apaisée par l’idée que sa mère était auprès du Très-Haut, à présent, et que rien désormais ne pourrait faire obstacle à son bonheur.

Un bruit de sabots dans la cour. Blanche devina l’arrivée de son frère et de sa jumelle. Anne… Gabriel… Voilà si longtemps qu’elle ne les avait vu, elle qui avait choisi une vie de recluse.
Un bien triste jour pour des retrouvailles, mais le Très-Haut en avait décidé ainsi, et Blanche avait choisi depuis longtemps de se plier à Sa volonté suprême.

Quelques minutes de prière encore, et Blanche se décida à se relever, et à orienter ses pas vers l’étage inférieur où ne manqueraient pas de se trouver ses aînés.

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MessageSujet: Re: L'apprentissage de la douleur   Mer 8 Juil - 0:33

Menez-moi auprès de Mère.

Elle levait la tête vers les fenêtres de l'appartement, n'avait nul besoin qu'on la menât. Mais la présence des domestiques lui permettait de ne pas se laisser aller à hurler. C'est de cela, qu'elle avait besoin, et envie. Hurler. Crier au Ciel sa colère, sa douleur, son incompréhension.

La porte s'ouvrit, poussée par Anicet, qui s'effaça devant les orphelins. Anne trébucha sur le seuil, se rattrapa à la pierre froide du mur, ignorant la main secourable du valet. Un pas, encore un autre. Cela ne changerait rien, de repousser l'instant où elle se retrouverait face au corps inerte de sa mère. Même en prenant son temps, elle n'aurait jamais le loisir d'éteindre en elle le sentiment d'abandon qui la poussait à adresser à la morte d'amers reproches.
Elle ne savait pas si Gabriel la suivait ou non. Elle était seule, murée dans la carapace de haine qu'elle opposait farouchement à son chagrin.
Une silhouette lui barra soudain la route, à deux toises devant elle, surgie du mur. Anne vacilla, porta la main à son front, se croyant en proie à une hallucination. Elle croyait se voir face à elle-même, en plus maigre que dans son souvenir.
Ses lèvres se mirent à remuer sur des mots sans suite. Elle ne savait plus si elle devait rire ou pleurer.

Blanche...

Ce n'était qu'un balbutiement.
Sa jumelle, elle ne l'avait pas vue depuis plus de sept ans, sept longues années au cours desquelles elle avait espéré sa venue à Vienne, puis s'était efforcée de ne plus penser à elle, quand elle avait appris sa prise de voile à Nevers.


Blanche !


Elle tendit des mains hésitantes, retint son geste, mue par une pudeur à laquelle se mêlait sa colère contre le Très-haut. Elle tourna la tête, chercha par-dessus son épaule, dans le regard de son frère, l'assurance qu'elle ne se trompait pas, que c'était bien leur sœur qui se tenait là.

Ses préventions ne tinrent pas plus de quelques secondes. Elle franchit les quelques toises qui la séparaient de Blanche, posa doucement sa joue contre la sienne, les bras ballants, cherchant le contact qui jamais n'aurait dû s'interrompre.
Alors seulement elle sentit un début d'apaisement, alors seulement ses larmes purent couler, sans retenue.
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Blanche
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MessageSujet: Re: L'apprentissage de la douleur   Mer 8 Juil - 23:23

La porte s'ouvrit, et Blanche se figea. La silhouette d'Anne se profila dans l'encadrement de la porte, sombre et fragile. La jeune fille tressaillit, ne parvenant pas même à étirer ses lèvres d'un sourire. Trop de désordre dans son esprit. Trop de questions. Trop d'émotions. Trop de révélations, aussi. Des réflexions lucides et pénétrées qu'elle aurait aimé ne jamais avoir.

Elle comprenait, à présent.
Elle comprenait la colère muette envers sa mère, qui n'avait jamais su faire face aux aléas de la vie, qui n'avait jamais réellement surmonté la mort de son époux, de leur père, le Vicomte Valatar Cornedrue. Blanche comprenait le désarroi dans lequel la petite fille qu'elle était alors s'était trouvée.
Elle comprenait la tristesse ineffable qui l'avait envahie lorsqu'on l'avait séparée de sa sœur, sa jumelle, son moi, son tout. La seule once de bonheur qui avait subsisté dans sa vie de jeune enfant. Un déchirement. Un vide cruel et soudain qu'il avait fallu combler.

Alors était venu le temps de se consacrer au Très-Haut. Les nonnes étaient devenues sa famille, et elle avait cru, un long moment, pouvoir oublier les traits de sa sœur dans les prières et les interminables travaux d'enluminure qu'on lui chargeait de faire au couvent.
L'abandon de soi, le vrai. Celui que l'on appelle de ses vœux parce qu'on se sait sans autre recours.

Lorsque la joue de sa sœur toucha la sienne, Blanche se sentit enfin complète. et ce furent des larmes de joie qui vinrent s'additionner aux autres.
Elle avait pleuré pour la perte d'une mère qu'elle avait à peine connue, et à qui elle avait toujours silencieusement reproché la séparation d'avec sa jumelle.
Elle pleurait à présent pour le retour de cette sœur bien-aimée, adorée, et dont -elle le savait dorénavant- elle ne se séparerait plus jamais.

Dans un sanglot, elle réussit à balbutier :


"C'est un bonheur indicible que de vous retrouver, ma chère Anne."

Elle aurait aimé que le temps s'arrête sur ce moment-là. Elle aurait aimé ne jamais perdre le contact doux et chaud de la peau de sa jumelle. Mais la vie avait ses contraintes, et il fallut bien vite se détacher.

Gabriel approchait à son tour, et soudain se propagea dans l'air cette senteur de renouveau, ce souffle discret et souverain, semblant leur murmurer "voici venue l'ère nouvelle, et il n'en sera jamais plus comme avant".
La fratrie était à nouveau réunie.

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MessageSujet: Re: L'apprentissage de la douleur   Sam 11 Juil - 14:30

Anne avait souhaité entrer tout de suite. C’était son caractère. Si jeune, mais si affirmée : elle ne supportait jamais d’attendre, ni de subir. Pourtant, la vie d’enfant est essentiellement une vie d’observation, mais Anne se refusait l’enfance. Gabriel, pour sa part, ne se refusait habituellement rien. Il était persuadé de sa double supériorité sur la plus grande part de la population et s’en contentait largement. Pour autant, il avait des moments de faiblesse qu’il tentait de ne pas rendre visibles, car lui non plus n’avait pas eu droit à une enfance. Délaissé par sa mère à la naissance, confié à une tutrice morte dans sa quatrième année, cloitré entre les murs d’un couvent breton jusqu’à ses dix ans qui verront son évasion, pour retrouver une mère veuve et des sœurs jumelles séparées. Pourquoi Blanche avait-elle été placée au couvent, au départ ? Et lui-même ? Et pour quelle bonne raison Anne y avait-elle échappé, quant à elle ? Alors qu’il ne réalisait pas encore tout à fait que le corps de sa mère reposait inerte quelques mètres au-dessus de lui, un flot continu de question l’assaillit, dont il ne connaissait pas une seule réponse, et auquel, à présent, plus personne ne pouvait répondre.

Anne n’était déjà plus à ses côtés quand il rouvrit les yeux. Quelques domestiques l’avaient suivie, et d’autres étaient restés auprès de lui. Il crut bon de parler pour restaurer l’autorité qu’il venait sans doute de perdre. Ce ne fut qu’une toux qui sortit. Il eut un regard pour Anicet. Bien sûr, si on le lui avait demandé, il aurait feint de ne pas savoir son nom pour mieux dire combien il méprisait ce roturier. Mais au fond, l’un et l’autre savaient le respect mutuel qu’ils se portaient. Anicet était un bien vieil homme qui n’entendait plus tout de ses deux oreilles, mais il était, comme Gabriel, extrêmement soucieux de l’ordre social et de l’attachement à une ancienne étiquette léguée par son père, du temps de Lévan II. Alors, puisqu’il n’avait plus ni père ni mère, et puisqu’il était pour sa part un bien jeune homme attaché à toutes les forces de la conservation, l’Eglise, le protocole, la noblesse et l’argent, Gabriel devait bien se fier et se confier à lui.


De ma glorieuse nomination, de cet honneur qui m’est rendu, mon cœur, mon pauvre et fragile cœur ne saurait aujourd’hui se réjouir, Anicet. Je partirai bientôt de Culan pour Genève, mais lui, mon jeune cœur tant de fois mis à l’épreuve, il restera dans les appartements qui nous dominent : ceux qui accueillirent mon père, ceux qui accueillirent ma mère, ceux qui, un temps, logèrent ma tante.

Anicet, gêné, n’osa pas répondre, et Gabriel préférait qu’il en soit ainsi, pour continuer son épanchement.

Le Seigneur à qui je rends grâces chaque jour, m’a tout donné. Il m’a donné un père aimant, une mère douce, une tutrice généreuse, une famille noble, une foi inébranlable. Puis Il m’a presque tout repris. Mon père, ma tutrice, ma mère, même mon suzerain a tenté de reprendre mes terres et titres. Je suis convaincu qu’Il éprouve ma foi. Mais je l’ai dit : elle est inébranlable.

Le jeune homme, sans attendre quelque réponse que ce soit, fit alors quelques pas en direction de l’entrée. Il était immédiatement suivi par les domestiques silencieux et penauds. Derrière eux, le soleil brillait assez pour rendre ses cheveux semblables aux blés d’or de la vallée de Culan.

A l’intérieur, et malgré les bougies, il fallut un temps au garçon pour s’habituer à l’obscurité. Il cligna plusieurs fois de ses yeux embués, et crut que son esprit lui jouait un tour. Il voyait double.

Il s’était bien attendu à voir sa sœur pleurer en se croyant à l’abri de sa vue. Mais là, il la voyait deux fois, comme si elle était entre les bras de son miroir. Il fit quelques pas prudents avant de comprendre que cette sœur disparue, cette nonne, cette inconnue, Blanche, était revenue pour prier auprès de leur mère. Sans rien laisser paraître de sa surprise, il eut le réflexe de se comporter en chef de famille. Il salua sa sœur le plus naturellement du monde.


Je ne puis, Blanche, vous souhaiter le bonjour. Quelle triste journée que celle-ci.

Puis, se tournant plus généralement vers ses deux sœurs, dont la ressemblance s’était accrue avec l’âge de façon proprement troublante.

Ne désirez-vous pas monter avec moi pour veiller Madame ?

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Dernière édition par Gabriel le Mer 5 Aoû - 1:19, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: L'apprentissage de la douleur   Sam 11 Juil - 21:45

C'est un bonheur indicible que de vous retrouver, ma chère Anne.

Anne ne disait rien. La joue contre celle de sa sœur, elle se trouvait hors d'elle-même, des années en arrière, avant la séparation. Ce monde d'avant Vienne, qu'elle avait violemment rejeté avec tout ce qu'il comportait de douceur, d'enfance, de sécurité, l'envahissait toute entière, sans qu'elle y pût rien. Elle qui avait, pour lutter contre le chagrin et l'angoisse, pris l'habitude de tout maîtriser, voilà qu'elle ne contrôlait plus rien.
C'en était trop. Passer en quelques instants de la noire perspective d'une solitude absolue à celle de retrouvailles ; songer au corps inerte de sa mère, n'y plus songer, y songer encore ; sentir sur sa joue des larmes dont elle ne savait si elles étaient siennes ou autres ; oublier les domestiques, dans son dos, se révolter à l'idée qu'ils la regardaient, gênés... C'était plus qu'elle n'en pouvait supporter.
Blanche avait parlé, et Anne croyait entendre sa propre voix.


Je ne puis, Blanche, vous souhaiter le bonjour. Quelle triste journée que celle-ci.


Il fallut les mots de son frère, et leur cruel rappel à la réalité de l'instant, pour qu'elle se détache de sa jumelle, d'un seul coup, dans un arrachement qui lui provoqua aux tempes de douloureux élancements.


Ne désirez-vous pas monter avec moi pour veiller Madame ?

Rien. Anne ne désirait plus rien. Elle ne savait plus ce qu'elle faisait là, ni qui elle était. Elle voulait revenir à ses cinq ans, que Mère fût encore au couvent, ou même dans sa chambre, à pleurer le père mort ; que Gabriel la regardât du haut de ses neuf ans dédaigneux, en chef de famille ; que Blanche en rît en cachette, le regard espiègle, l'entraînant dans son fou-rire. Mais qu'était-ce que tout cela ? Le passé, révolu. Le néant. Rien.

Elle hocha lentement la tête, tourna ses regards vers la porte donnant sur l'escalier, les leva vers la chambre, comme si elle eût pu voir au travers du plafond.


Tenez-vous droite, Anne !

La voix de sa mère, sèche et indifférente, se fit entendre, et Anne obéit. Elle se redressa, parce que c'est encore ce qu'il y a de mieux à faire, quand rien ne va plus : se tenir droite, offrir au monde une image lisse, et prier - si l'on sait encore prier - pour que le monde n'y voie que du feu.
Elle franchit la porte, monta les marches, qui lui parurent bien moins hautes, et bien moins nombreuses qu'autrefois. Elle traversa la première pièce des appartements de sa mère, une autre. Elle poussa la porte de la chambre.
Elle n'osa pas approcher. La vicomtesse reposait, apaisée, et si jeune ! Elle dormait, si proche et déjà si loin de ceux qu'elle avait aimés. Cette immobilité était à la fougue de sa mère un dernier camouflet, une trahison.
Anne s'appuya à la paroi, laissant le passage à son frère et à sa sœur. Ils étaient proches du Très-haut, eux. Ils accepteraient plus facilement qu'elle. Elle le savait, et se reprochait déjà de leur en faire grief.
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