Domaine de Culan

Lieu de réunion du HOP (Horizon Ouvert et Prospère).
 
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 Malheur à qui veut barrer ce qu'il fut

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Anicet

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MessageSujet: Malheur à qui veut barrer ce qu'il fut   Sam 18 Déc - 0:47

Las ! Combien ces jours, combien ces nuits pouvoient estre longues depuis que le temps s’estoit arresté pour tous ces bons maistres qu’avoient été Maistre Valatar et Maistre Maryan.

Combien depuis ces temps, l’ennuy avoit peu à peu gagné la place en le beaulx domaine de Culan. Non que rien ne se passast. Mais depuis les funérailles du Baron d’Aupic, en elles-mesme point fort réjouissantes, seules quelques visites inutiles agitoient les longues - si longues - journées de la maisonnée.

Il y avoit là Petit-Lévan, le palefrenier fol, qui entretenoit conversation avec Anicet, mais ce dernier préferoit de loin la doulceur d’un nid de feuilles chues de par la cime d’un arbre sur lequel s’asseoir, dormir, resver devenoit un honneur confié par le Très-Haut pour bénir les doulces, mais si longues, journées.

La petite laitière, fille de feu maistre Luruchon, qui avoit occupé la ferme laitière bien longtemps au bas-village avant que de passer de vie à trépas après qu’une de ses vaches se fust vengée de luy, la petite laitière, donc, estoit montée, la veille. Elle avoit commercé son lait dans la grange avec Petit-Lévan pendant une demi-heure et la négociation avoit été si rude qu’elle en avoit encor paille dans les cheveux. Ils dusrent partir en inimitiés, car il ne luy avoit finalement pas pris son lait.

Ainsi de ponctuelles visites animoient par moments le domaine. Sinon, Anicet en faisoit le tour entre chaque repos. Il ne manquoit jamais de passer par la chapelle, qui n’estoit plus guère utilisée qu’occasionnellement, lorsque Dame Anne y faisoit le rare honneur d’une visite. Elle avoit d’ailleurs fait venir un courrier pour annoncer qu’elle seroit de passage par le Berry. Cela signifioit-il qu’elle séjourneroit en son fief de Culan ? Tous l’ignoroient, nul ne le savoit.

Dans la chapelle, gisoient en leurs enfeulx les maistres des lieulx. Valatar, le chaste. Père aimant, époulx attentionné. Maryan, la sobre. Dont le calme naturel jalousoit simplement le dévouement à l’aultre. Mentaïg, l’avenante. Son ouverture d’esprit avoit fait d’elle la femme la plus courtisée du duché. Gabriel, le tolérant. Ouvert à tous, il ne jugeoit jamais l’autrui que comme aultre luy-mesme. Homme des Bois, le vivace. Toujours si enthousiaste en tout, qu’il sembloit estre partout à la fois.
Caressant discrètement la pierre de chacun des enfeulx, Anicet pria doulcement pour luy-mesme. Il prit place en un prie-Dieu, puys dormit jusqu’au suivant éveil.

Il entreprit alor ce qui devoit estre son dernier tour de garde avant que de s’en retourner en sa chambrée, certain qu’une fois de plus, ryen ne perturberoit cette tâche qu’il s’assignoit chaque soir.


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Estoit-ce du latin? Cela y ressembloit fort, mais Anicet, grande en estoit sa peyne, n’eut nulle occasion de l’apprendre. Mesme quand Dames Anne et Blanche, petites, se proposoient de le luy foire savoir, il préféroit l’ignorer : il en estoit de sa catégorie. Le latin pour les clercs, le lapin pour les nobles, le pépin pour les valets.

Toujours estoit-il que l’on parloit latin – ou presque – dans le jardin de Culan. La voilx estoit inconnue, et de toutes les façons, ce ne pouvoit estre Petit-Lévan qui ne parloit qu’à peyne le Berrichon, moyns bien encor le François, alor le latin…

Le vieil s’approcha de la voix, et vit – stupeur – un vagabond. Il malsentoit, malparloit, et n’avoit en réalité nullement place icelieu.
Brandissant haut son bras en un geste épique, et hurlant à la manière dont on le faisoit du temps de Lévan II, Le Très-Haut oit pitié de son asme, il entreprit de foire déguerpir l’indésirable qui, néanmoins, devoit avoir la vingtaine d’années toult au plus, et faisoit bien quelques pouces de plus que luy…


DEHORS, MANANT, OU GARDE SERA APPELÉE !

Naturellement, c'estoit oublier qu'il n'y avoit jamais eu garde en Culan.

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Djibril

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MessageSujet: Re: Malheur à qui veut barrer ce qu'il fut   Sam 18 Déc - 2:07

Entre 20 et 25 ans. La chevelure châtain claire camouflée par une capuche de bure. Djibril ne savait ni où il était, ni comment il y était arrivé, ni ce qu’il faisait là. Il ne savait plus grand-chose à vrai dire. Le jardin n’était pas laid en ce début de soirée. Le ciel s’assombrissait et le froid commençait à se faire sentir. Il faut dire que le jeune homme était peu vêtu : parti de Jérusalem où le climat était nettement plus clément, il n’avait pu obtenir que peu d’habits en route.

Mais revenons un petit peu en arrière.

Huit mois plus tôt, c’était la fin du printemps. Jérusalem brillait. Entre les marchés païens, les bruyantes querelles de voisinages, et les appels à la prière averroïstes, Djibril s’était réfugié dans le calme du Saint-Sépulcre, église de Christos, pour prier avant son départ vers la France. Rien n’effaçait pourtant la douleur qu’il gardait en lui. Douleur physique et douleur de l’âme. Cette douleur physique, c’est un gros caillou qui lui semblait coincé depuis des mois dans l’intérieur de son ventre. Cette souffrance de l’âme, c’était une absence. Laquelle? il ne saurait dire.

Il s’était éveillé un matin, dans un hospice de Jérusalem. Nu, un drap seulement pour la décence. Un homme d’église s’était alors approché. Il tenta de l’apostropher, mais les seuls mots qui parvenaient à sortir de sa bouche étaient un latin incohérent.

L’homme lui parla d’une voix douce, un message qu’il ne comprit pas. Il n’apprendrait que plus tard à comprendre la langue des lieux. Mais toujours, ce serait ce jargon latin qui prendrait la place des mots qu’il voudrait dire.


Djibril ? sembla demander le clerc en le montrant du doigt. Mais ce pauvre Djibril ne comprenait pas ce que ce mot voulait dire. Il l’accepta pour prénom, faute d’en savoir davantage.

En quelques semaines, on le laissa sortir du dispensaire. Il apprit très vite à comprendre les rudiments de cette langue, sans être capable de ne prononcer que du latin que les meilleurs latinistes ne comprenaient pas eux-même. Il pouvait bien écrire, lorsqu’il trouvait du parchemin ou du papier. Mais la plupart du temps, cela ne servait à rien, car les rares personnes qui savaient lire ne lisaient pas le français.

Pourquoi l’appelait-on Djibril ? Parce qu’il avait été retrouvé étendu par terre aux portes de Jérusalem. Tous ses biens, s’il en avait eus, lui avaient été volés, à l’exception d’une carte enroulée, à laquelle était apposé un sceau au nom de Gabriel de Culan. Chacun déduisit alors qu’il était ce Gabriel, et le nom étant imprononçable pour les locaux, il était devenu Djibril.




Pourtant, Djibril était persuadé de ne pas être ce Gabriel, dont ni le nom ni le sceau ne lui disaient quoi que ce fut. Plusieurs années passèrent. Il vivait grâce à de menus travaux pour le compte de l’Eglise aristotélicienne de Jérusalem, et cherchait, par tous les moyens, à savoir qui était ce Culan. Aucun livre du presbytère ne mentionnait Culan. Aucun des moines, pèlerins, prêtres ne connaissait ce nom. Jusqu’au jour où il rencontra un évêque qui, ayant apprécié la discrétion dont avait su faire preuve Djibril pour faire entrer les filles de joies dans sa chambre, lui indiqua simplement :

Faransa.

Il lui fut alors facile de retrouver la France sur sa précieuse carte, et de se mettre en route.

Près de huit mois plus tard, il était à Lyon. Le problème fut le même qu’au départ : sans parler, impossible de se faire entendre. Personne ne savait lire dans les tavernes. Le curé sur lequel il tomba lui fut alors d’une aide précieuse. Par chance, le nom de Culan lui évoquait quelqu’un. Ce n’était pas un Gabriel, mais une Damoiselle. Qu’à cela ne tienne, il n’avait guère d’autre piste.
Le curé en question lui offrit à boire et à manger, un lit où dormir, et lui indiqua la route de Vienne pour le lendemain. Arrivé à Vienne, il se dirigea directement vers l’église, où le curé lui fit savoir que cette Anne de Culan était en fait en Berry. Il lui indiqua la route et le laissa repartir.

C’est ainsi qu’au bout de quelques jours supplémentaires, c’est un Djibril affamé, frigorifié et surtout épuisé qui était dans le jardin de Culan. Un beau domaine, donc, visiblement entretenu, mais sans surveillance. Le blason à l’entrée correspondait bien au scel de la carte. Le soulagement était évident dans les yeux du pauvre vagabond. On saurait lui expliquer qui il était. On lui rendrait la parole.

Un vieillard grommelant tout seul dans sa barbe passa à proximité. La fatigue, l’émotion, le froid lui firent oublier l’espace d’un instant, qu’il ne pouvait parler en langage intelligible. Ou peut-être pensa-t-il qu’il était guéri ?


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Dit-il.

Le vieillard leva le bras. Que cela voulait-il donc dire ? Quelle étrange coutume cherchait-il à imiter ? Il menaça ensuite, sous forme de hurlement, d’appeler la garde. Aussitôt, pour apaiser son étrange interlocuteur, il sortit le rouleau et montra le sceau…
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Anicet

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MessageSujet: Re: Malheur à qui veut barrer ce qu'il fut   Dim 19 Déc - 16:19

Stupeur.

Quel estoit cet homme qui, sale, inaudible, d’une arrogante jeunesse maugré son évidente pauvreté, osoit porter sur luy une trace de feu le Maistre ? Qui estoit ce latiniste des bas-fonds ? Comment avoit-il rencontré le Seigneur ?

Une idée saugrenue traversa le vieil. Si ce jeune malsentant estoit luy-mesme un clerc, pèlerin ? Cela pourroit donner sens au latin, à la bure, et à la probable rencontre avec feu l’évesque de Genève, maudite soit cette cité pour des siècles et des siècles.

Puys Anicet, qui se targuoit de n’estre point idiot, fit preuve de la plus grande des perspicacités en songeant qu’il pouvoit byen s’agir de quelque ruse pour se foire passer pour clerc. Il pouvoit byen avoir volé cette carte scellée par le Seigneur Gabriel. Il estoit peut-estre l’évesquicide, revenu en Culan pour en finir avec le reste de la famille. Si tel estoit le cas, l’on pouvoit se réjouir de l’absence des sœurs Anne et Blanche.

Anicet fit semblant de ne pas avoir compris le terrible plan de l’assassin. Il s’inclina en avant de luy, et le conduisit en chambrée. Luy porta à boire et manger, et prépara sa couche, avec l’hospitalité la plus mal intentionnée qui fust.

Il accourut alor vers Petit-Lévan pour luy confier mission, la plus importante que le domaine n’oit connu ja. Du moins de la part d’un valet.

La déception fut grande. Anicet pensoit trouver son jeune assistant priant auprès de sa paillase. Au lieu de quoi il estoit à cheval sur un muret qui entouroit le castel. De tout évidence, il cherchoit à quitter le domaine, et avoit eu l'estrange idée de passer par le muret plutost que par le portail.


Petit-Lévan, dit le vieil au cheval-garçon, Dame Anne est aujourd’hui au village de Saint-Aignan, dans notre duché. Allez la prévenir qu’un homme d’un peu plus de vingt années vestu tel un pèlerin, aux yeux et chevelure clairs et parlant latin s’est introduit dans le domaine avec en main le scel de feu Monseigneur Gabriel.

Ainsi, songea le portier, Dame Anne qui est le plus fin esprit de la famille Culan, aura compris d’elle-mesme le danger et s’abstiendra absolument de venir mettre sa vie en péril.

Une dernière seconde, Anicet considéra le palefrenier.


Passez par le portail plutost que par le mur, ami. Vous verrez que la pratique du terrain y est byen plus aisée.

Le cheval-garçon partit, tandis qu’Anicet faisoit les cent pas devant la porte close de la chambrée occupée par l’inconnu du soir.

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anne

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MessageSujet: Re: Malheur à qui veut barrer ce qu'il fut   Dim 19 Déc - 23:41

St-Aignan ne ressemblait absolument pas à l'idée qu'Anne s'en était fait. Mère avait toujours évoqué son village en termes si élogieux que la jeune veuve s'était attendue à trouver partout des gens avenants, au parler fleuri, prompts à la boulasse et à la jaspinade.
Elle s'était par ailleurs imaginé, dans sa grande naïveté, que la mauvaise foi et la malhonnêteté trop souvent rencontrées en Dauphiné n'avaient pas cours ici. Il n'en était rien. Ici comme ailleurs, l'on devait choisir son camp, et ne point cracher sur le camp adverse était immédiatement suspect.

Assise seule dans la meilleure cathèdre d'une taverne vide, où elle sirotait une tisane avant de repartir pour Aupic, elle remâchait sa rancœur. Elle avait reçu, le matin-même, un parchemin scellé aux armes du Lyonnais-Dauphiné, qui lui signifiait sa grâce. Sa grâce ! Comme si elle avait eu quoi que ce fût à se reprocher ! Ce bâsin de gouverneur n'était point né noble, pour s'imaginer qu'une grâce ducale pût faire plaisir à Anne de Culan. L'humiliation était d'autant plus forte qu'il n'existe aucun moyen de refuser une grâce. Elle vous est imposée.

Il faisait froid, dehors. Dans le coche aussi. Au bout de la route, il y avait Aupic, avec ses vieux murs suintant d'humidité, et les enfants : deux êtres de son sang, que le devoir l'incitait à éduquer de son mieux. Le garçon, Sylvain, se précipiterait à sa rencontre. Anne-Marie resterait en retrait. Il faudrait leur sourire au passage, a minima. Anne n'avait pas envie de rentrer, du moins pas tout de suite. La cheminée de la taverne dispensait une chaleur pétillante, bien agréable. Les mains tendues à la flamme, Anne se remémorait les autres camouflets, un surtout, celui qui l'habillait de deuil depuis la mort de son frère.

Un courant d'air glacial lui glissa sur le cou, alors que la porte s'ouvrait. Contrariée, Anne abandonna sa pose alanguie, que l'œil d'un tavernier pouvait supporter - ces gens-là n'ont pas plus d'égards à recevoir qu'un meuble - mais pas un hôte de passage.


Dame Anne !

Par les sabots roses d'Aristote ! Qui donc l'interpellait ainsi ?
De plus en plus contrariée, et toute prête à faire subir à l'importun toute sa colère longuement remâchée, Anne se leva et fit face. C'était Petit-Levan, un des valets de Culan. Le garçon souriait, manifestement heureux de la voir. Il en oubliait le salut d'usage. Sous le regard glacial de sa maîtresse, il finit par s'incliner maladroitement, par se redresser si vite que son bonnet lui échappa des mains. Il aurait bien voulu le ramasser, mais n'osait ; ses lèvres s'agitaient sur des mots informulés, ses pieds se soulevaient l'un après l'autre comme les pattes d'un chat dans la neige.


Eh bien, Petit ?


Les deux pieds se reposèrent l'un près de l'autre, le bonnet fut promptement ramassé.

Dame Anne, c'est Maître Anicet qui m'envoie.


Un marmouset n'aurait su produire autant de mimiques que celles qui se succédèrent alors sur le visage du garçon. Dans son effort pour se remémorer les paroles de l'intendant, il plissa le front, fronça les sourcils, pinça les lèvres, scruta les poutres, porta un index pas très propre à ses lèvres, et finit par se lancer.


Monseigneur Gabriel s'est mis en selle pour un pèlerinage à Culan. Il parle latin avec Maître Anicet. Il est tout blond comme feue notre pauvre maîtresse, qu'a dit Maître Anicet.


Il ne sembla pas remarquer que tout le sang s'était retiré du visage d'Anne, le laissant plus blanc que sa guimpe. Le front plus plissé que jamais, il ajouta.

Mais j'ai pas bien compris, Dame Anne. Ça peut pas être notre Monseigneur Gabriel à nous, vu qu'il est trespassé de tantôt six ans.

Il faillit recevoir la plus magistrale gifle de toute sa vie. Anne arrêta de justesse le mouvement de son bras. Elle jeta une pièce au tavernier, et se rua vers son coche.

Bacchus ! A Culan !

Par les sabots d'Aristote, elle en aurait le cœur net, et le plus tôt serait le mieux.
Elle avait repoussé sa visite à Culan. Elle attendait la journée idéale pour s'y rendre : un soleil léger, une brise à peine sensible, une humeur apaisée. Depuis son retour en Berry, toujours manquait un des trois éléments. Ce jour-là, les trois manquaient. Il neigeait, la tempête n'était pas loin, et Anne était d'une humeur de dogue malouin.
Dans le coche, elle s'interdit de réfléchir à la situation. Tout ce qu'elle pourrait se dire sonnerait faux, et elle le savait.
A Culan, elle se fit indiquer l'endroit où se terrait Anicet, et le trouva debout devant la porte d'une chambre qui, dans le souvenir d'Anne, servait aux hôtes. Elle en ressentit un intense soulagement, mêlé à une non moins intense déception. L'espoir fou que son frère était là, bien vivant, l'avait tenaillée durant tout le trajet, bien qu'elle se fût efforcée de le repousser.
Devant le vieil Anicet, Anne ne pouvait décemment pas montrer ses émotions. Elle se composa un visage, espérant que le vieillard avait une assez mauvaise vue pour n'avoir pas perçu le changement, et s'adressa à lui sans pouvoir cependant se retenir de regarder la porte, comme si elle avait pu voir à travers.


Le bonjour, Anicet. M'expliquerez-vous le conte que me fit tantôt Petit ?


N'y tenant plus, elle frappait à l'huis tout en parlant, et repoussa le battant, cherchant à apercevoir, dans la pénombre, le visiteur annoncé par le valet.
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Anicet

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MessageSujet: Re: Malheur à qui veut barrer ce qu'il fut   Lun 20 Déc - 1:15

L’heure avançoit. Combien de temps falloit-il à un cheval-garçon pour se rendre de Culan à Saint-Aignan ? Tout dépendait de l’état du Sentier Naïvement Choisi en Forest par Petit-Lévan, qui croyoit toujours que les sentiers sylvestres évitoient les malrencontres. Pourtant, par la neige, le cheval n’y voyoit guère plus que le cavalier en cette morne soirée qui sentoit la tempeste, et moult seroient les possibilités d’égarement.

Il n’auroit jamais dust confier à Petit-Lévan cette mission trop importante pour sa teste aussi petite que luy.

Il arresta de marcher un instant. En réalité, Petit-Lévan n’estoit plus si petit qu’il avoit été auparavent. Il mesuroit mesme bien quelques pouces de plus que luy. Faudroit-il alors l’appeler Grand-Lévan ? Certes non, ce serait le confondre avec un Souverain et luy foire byen trop grand honneur. Moyen-Lévan, alor ? Anicet résolut qu’il faudroit continuer de l’appeler Petit tant que cela siéroit aux Maistres, puisque Petit il restoit de par la taille de son âme.

Mais las, voilà que le fil ténu de sa pensée estoit perdu. De quoi songeoit-il jà tantost ? Cela parloit de Petit-Lévan… Et puys, quelle heure pouvoit-il byen estre, à présent ? Au moins 25h du soir, paroissoit-il.

Un bruyt de fracas se fit ouïr dans les allées du jardin. Dame Anne !

Ce ne pouvoit estre qu’elle, car Petit-Lévan n’avoit nul voiture. Personne d’autre ne pouvoit venir par ce temps. Mais que venoit-elle foire icelieux ? Elle alloit tomber au piège de l’assassin qui reposoit derrière la porte ! On l’entendoit d’ailleurs foire semblant de ronfler. Traistre !

D’une fascinante célérité, Anne monta les étages. Anicet songea qu’il eut dust estre au portail pour l’accueillir. Que n’entendroit-il pas de la jeune maistresse lorsqu’elle le rencontreroit !

Il n’en fut pourtant ryen. Elle sembla bien plus préoccupée à ouvrir cette porte pour rencontrer celuy dont Anicet estoit maintenant certain qu’il s’agissoit d’un culanicide. Et tout à pousser la porte, elle sembla murmurer quelque parole à destination du vieil valet.


Le bonjour, Anicet. M'expliquerez-vous le conte que me fit tantôt Petit ?

Mal heur ! Il n’avoit pas entendu toute la phrase. Cela parloit de Comte et de taupe, mais au juste, qu’avoit-elle voulu dire ? Résigné, il dut luy foire répéter la question.

Plairoit-il à Madame de reprononcer sa phrase, que son humble serviteur puisse y répondre dans la certitude d’avoir entendu byen ?

Elle ne répondit pas, et pénétra presque dans la chambre. Anicet se tint prêt à s'interposer si le fol, dans son délire meurtrier, osoit s'en prendre à la belle veuve.

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Djibril

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MessageSujet: Re: Malheur à qui veut barrer ce qu'il fut   Mer 22 Déc - 22:48

A la vue du sceau, le valet changea radicalement d’attitude. Il le conduisit à une chambre, lui fit porter de quoi se sustenter et le laissa tranquille. Pourtant, tout cela sonnait faux.

Quelque chose dans le regard, dans les gestes, quelque chose dans les mots employés et les phrases tues, quelque chose clochait. Tant pis. Au moins avait-il à boire, à manger, et une couche autrement plus confortable que lors de son périple.

Assis près de la fenêtre, il mangeait les fruits qui lui avaient été portés, tout en se demandant ce qu’il faisait ici. Peut-être avait-il eu tort. Il pensait, en venant ici, n’avoir rien à perdre et tout à gagner. Mais l’air suspect de ce valet lui faisait reconsidérer les choses. Il n’était pas impossible qu’il soit tombé dans le piège d’une étrange famille. Ce Gabriel de Culan dont il ne savait rien encore, était peut-être le sinistre individu qui l’avait blessé et fait perdre la mémoire aux portes de Jérusalem. Aussi, était-il vraiment sage de demeurer dans la gueule du loup ? Il risquait de perdre son unique bien sur cette terre : la vie.

Méfiance. Il redéposa la coupe de fruits, songeant à Cléopâtre. Derrière la lourde porte, on entendait marcher. Non comme l’agitation habituelle d’un lieu fréquenté par du personnel de maison. Marcher de façon constante et régulière, comme si un coutilier attendait son heure dans le couloir. Djibril posa genou à terre et murmura :


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Ce qui ne voulait rien dire, mais aurait dû être prononcé ainsi, si cette affreuse malédiction n’avait pas fait son œuvre :

Dieu Créateur de toutes choses, nous te remettons cette nuitée !
Guide-nous dans notre sommeil, nos rêves, nos pensées les plus intimes,
Toi qui sais tout, purifie-les afin qu'ils soient conformes à Ta volonté.
Toi le Très-Haut, qui a tout prévu, mais nous laisse libre de notre destin,
Inspire ceux qui s’écartent de Ta parole Divine,
Pour qu’ils nous aident à préserver le monde.


Puis, soulevant le drap en vérifiant qu’aucun serpent n’y était caché, il prit place dans sa couche pour tenter de se reposer en veillant, afin de rester réactif si un tueur venait à entrer.

Le temps passa sans qu’aucune présence ne dérangeât l’invité, dont les paupières tendaient à s’alourdir à mesure que la couche se révélait confortable. Il se répétait en son for intérieur « Je vais tenir, ne pas dormir. Je vais tenir, ne pas dormir… » Et ces mots dansaient dans sa tête comme une berceuse caresse la peau d’un nourrisson. Il revoyait la mer interminable près de laquelle il avait tant marché pour retrouver Culan. Ses reflets, ses éclats, les bruit langoureux de l’écume sur le sable. Il revoyait le ciel bleu qu’Aristote prodiguait à la Grèce, son pays natal. Dehors, tout cela était loin. Le ciel était noir, la terre était blanche et la mer n’existait pas. Quelle chaleur il avait dû subir en traversant le levant ! Les grandes étendues rocheuses se rappelaient à lui, et ses yeux, pour le coup, étaient vigoureusement fermés.

Soudain, la porte grinça. D’un bond, le jeune homme se raidit sur le lit. La porte avait à peine été entrouverte, et il ne parvenait pas à distinguer qui était à l’entrebâillement. Il entendit simplement la voix du valet hurler qu’il n’avait pas entendu ce que lui avait dit une Dame. Une… Dame ? Que venait donc faire ici une Dame ? Djibril, inquiet, fut si surpris par ce qu’il vivait qu’il ne put s’empêcher de demander :


Quod fusce bibendum justo?
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anne

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MessageSujet: Re: Malheur à qui veut barrer ce qu'il fut   Jeu 23 Déc - 0:23

Que faisait-elle là ? Quel espoir insensé l'avait poussée en pleine nuit, en pleine neige, jusqu'à Culan ? Alors même qu'elle poussait la porte de cette chambre, Anne sentait l'envahir une rage froide, contre cet idiot de Petit-Levan, qui ne comprenait rien à rien, contre le vieil Anicet, qui ne comprenait pas grand-chose non plus, et surtout contre elle-même, qui s'était jetée comme une idiote à la rencontre de ses souvenirs sur la foi de paroles en l'air.

Mais une autre part d'elle-même, pétrie d'orgueil, la poussait à passer outre. Non, elle n'était pas idiote. Non, ce n'était pas à la rencontre de Gabriel qu'elle venait en cette chambre. Il y avait là un usurpateur, ni plus ni moins.


Plairoit-il à Madame de reprononcer sa phrase, que son humble serviteur puisse y répondre dans la certitude d’avoir entendu byen ?


Anne ne répondit pas. Il lui aurait fallu hurler pour que ses paroles franchissent la barrière du tympan durci d'Anicet. Or, dans cette chambre, un homme dormait. Qui sait comment peut réagir un homme que l'on réveille brutalement, quand il se trouve dans un lieu inconnu ? Mais Culan lui était-il vraiment inconnu ? Il faisait trop noir, dans la chambre aux volets clos, pour que l'on vît autre chose que la masse du lit, celle d'un coffre disposé au pied, celle plus élancée d'un prie-dieu, tout près de la cheminée où s'éteignaient les dernières braises.
Instinctivement, Anne se signa.


Quod fusce bibendum justo?

Elle repoussa plus largement la porte, mais sans entrer. Petit-Levan n'avait pas menti, au moins sur ce point-là. L'inconnu parlait latin. Quoique... Les mots utilisés étaient latins, aucun doute là-dessus. Mais Anne ne comprenait pas le sens, seulement les mots.
Dans son dos se tenait Anicet, lent et lourd. Elle tendit la main pour réclamer une torche qui ne vint pas, eut un claquement de langue agacé, et finit par s'avancer de deux pas dans la chambre.


Je suis Anne de Culan.

Son cœur battait à tout rompre. Elle ne distinguait pas les traits de l'homme assis tout droit sur le lit. Il avait le cheveu clair, semblait jeune, un peu moins qu'elle-même cependant.
Gabriel aussi avait les cheveux clairs. Enfant, il avait été aussi blond que Mère.
Elle fit un autre pas, qui la mena tout près du coffre, tourna légèrement la tête pour demander :


Anicet, de la lumière, je vous prie.

Et pour être certaine qu'il comprenne, elle désigna du doigt le chandelier sur le coffre.

Comme toujours quand elle se sentait perdre pied, elle se réfugia dans un rite. Le plus approprié, ici, était celui de l'hôtesse.


Pardonnez-moi, Messire, de venir ainsi troubler votre repos. Etes-vous bien à votre aise ?

Ses yeux s'habituaient à la pénombre. L'inconnu avait eu de quoi se restaurer. En faisait foi une coupe de fruits abandonnée sur le coussiège. Comprenait-il ce qu'elle disait ? Elle ajouta, par acquit de conscience :


Valesne ?
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Djibril

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MessageSujet: Re: Malheur à qui veut barrer ce qu'il fut   Jeu 23 Déc - 1:11

Dans sa précipitation, Djibril avait oublié la malédiction qui le frappait. La dame en question, probablement surprise par son jargon, eut un claquement de langue agacé. Elle ouvrit la porte, découvrant sa silhouette. Le jeune homme plissa les yeux dans l’espoir de mieux distinguer son interlocutrice, en vain.

Je suis Anne de Culan.

Elle avait dit ces mots dans un souffle rapide. La voix semblait jeune, quoique sûre d’elle. Ce n’était pas une enfant, mais probablement une toute jeune femme. Contrairement au valet, elle ne semblait pas cacher quelque chose. Du moins n’inspirait-elle aucune crainte à Djibril. Mais ayant connu les fourberies de l’humanité, il demeurait sur ses gardes. Il se frotta les yeux, le temps pour la jeune femme de demander qu’on lui apporte de la lumière. Il ne parviendrait à distinguer le visage de cette Anne que lorsque cette requête serait entendue. Mais ce ne fut pas le cas : aucun chandelier ne vint. La jeune femme s’adressa alors à nouveau à lui.

Pardonnez-moi, Messire, de venir ainsi troubler votre repos. Etes-vous bien à votre aise ? Valesne ?

La pauvre Maîtresse des lieux avait dû être décontenancée par son latin. Ainsi s’adressa-t-elle à lui en latin. Mais même s’il l’avait souhaité, il n’aurait pas pu lui répondre. Agitant la tête à la recherche de n’importe quel moyen d’écrire, il se résigna en voyant que la chambre ne contenait rien de tel.

Mane sero cogniscit animalis !

S’écria-t-il, en agitant désespérément les mains pour tenter de faire comprendre par un geste qu’il désirait écrire. Sa main gauche figée prenait la forme d’un parchemin tandis que sa main droite formait dans les airs des volutes et des horizontales. Le regard perdu vers le visage indistinct de la jeune femme, Djibril sentait qu’il approchait plus que jamais de la connaissance de son passé. Cette personne, aussi jeune était-elle, devait détenir la clef. Au moins connaîtrait-elle le sceau apposé sur la carte, et son propriétaire, puisqu’elle en avait le même nom. Si elle savait lire – ce dont Djibril ne pouvait douter puisqu’elle parlait latin – alors il pourrait établir le contact de façon plus cohérente, et il apprendrait sans doute beaucoup sur son histoire.

Durant tout son voyage, il avait eu en tête ce moment. Bien sûr, pour lui, il ne se passerait pas comme ça. Ce ne serait pas une femme, mais un homme d’église. Ce ne serait pas la nuit sous la neige, mais de jour au grand soleil. La compréhension ne posait pas non plus de problème dans son imagination. Mais avec toutes ses différences, ce moment arrivait quand même. Il était là. Il s’agissait maintenant de ne pas le laisser échapper, et de faire comprendre son étrange histoire à cette jeune femme, dont il faudrait aussi déterminer avec clairvoyance si elle était amie, ou hostile.

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Anicet

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MessageSujet: Re: Malheur à qui veut barrer ce qu'il fut   Jeu 23 Déc - 20:29

Quelque muette tractation avoit court dans la chambrée de l’hoste improbable. Madame, qui sembloit ne pas oser entrer complètement, fit à Anicet un discret signe de la main pour luy dire de veiller après elle à ce que l’inconnu ne la tuasse pas. Le vieil jugea que ce n’estoit plus de son aage, mais obéit, ravi de voir que les grands esprits, qu’ils furent nobles ou de la roture, se rencontroient toujours. Elle avoit compris le danger, il assumoit de l’en protéger.

Sans un bruyt, elle fit alor deux pas vers l’intérieur de la pièce obscure. Elle murmura de nouvel, probablement une prière, à moyns que ce ne fut pour Anicet, qui n’osa redemander de répéter. La première foys, elle n’avoit pas répondu, elle ne le feroit certainement guère plus la seconde.
Vint un troisième murmure, cette foys clairement en direction du valet. Elle avoit tourné la teste, et désignoit du doigt le chandelier. Dans sa grande clairvoyance, Anicet comprit d’un seul instant. Il estoit inutile de le luy répéter, il falloit qu’il portast le chandelier à la Maistresse pour luy permettre de mieux voir et ainsy réveiller l’intrus.

Il alloit le foire. Vraiment. Mais au moment de saisir l’objet, il luy glissa des doigts. Fort heureusement, le mouvement éteignit les flammes qui, ainsi, ne purent enflammer les tapisseries et signer la fin du castel. Non, quand le candélabre toucha le sol, il estoit, graces à Dieu, éteint. Mais le problème n’estoit pas réglé : il luy falloit porter lumière à Madame de Culan.

L’on vit alor le vieil homme courir autant qu’il le pouvoit vers la torche la plus proche pour la saisir. Son genou émit un bruit de cloche, si byen que la torche saisie, il revint en boistant.

A sa grande surprise, la conversation sembloit engagée entre Madame qui parloit François, comme toute personne respectable, et le vil meurtrier, qui parloit toujour latin. Anicet tendit la torche à sa maistresse et s’en alla trouver un siège ou masser son douloureux genou.


_________________
"Anicet, c'est moi."
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MessageSujet: Re: Malheur à qui veut barrer ce qu'il fut   Jeu 23 Déc - 21:09

Au lieu de répondre à sa question, l'inconnu se mit à explorer la chambre du regard, sans toutefois quitter le lit, où il était toujours assis. Dans le mouvement, il découvrit un peu plus de sa chevelure, très claire.
Un fracas, sur sa droite, la fit sursauter, l'arrachant à la fascination qu'exerçait sur elle l'inconnu. Elle tâcha de se reprendre.
Anicet s'agitait. Au lieu de rallumer les chandelles aux braises, comme aurait fait tout un chacun, il laissa au sol le candélabre et courut se saisir d'une des torches du corridor.


Mane sero cogniscit animalis !

Machinalement, Anne prit la torche tendue par le vieil Anicet. La gorge serrée, elle la leva bien haut, prenant garde à ne point l'approcher des courtines. Pour ne pas se laisser submerger par une émotion qu'elle ne s'expliquait pas, elle se raccrochait aux détails. La torche montait lentement, sa flamme s'agitait dans quelque courant d'air, projetait partout des ombres bizarres.
Encore un pas.
Le regard d'Anne s'abaissa sur les mains de l'inconnu. Elle ne voulait pas voir son visage. Il faisait mine d'écrire. Il réclamait une plume, du parchemin. Anne plissa le front. La croyait-il sourde ? Pourquoi écrire, alors qu'il pouvait parler ?

Elle releva les yeux, rencontra enfin ceux de l'inconnu.


Gabriel ...

Le murmure lui avait échappé. Ce n'était pas Gabriel, ce ne pouvait être Gabriel. Oh ! Comme elle aurait voulu que ce fût Gabriel !
Au bord des longs cils noirs perla une larme, aussitôt refoulée. Gabriel aurait eu l'âge de ce jeune homme. Ses traits étaient encore flous, la dernière fois qu'elle l'avait vu, alors qu'il montait dans ce coche qui allait le conduire vers Genève. Ils avaient encore la douceur de l'enfance. Ceux de l'inconnu étaient plus durs, plus mâles.
Elle détourna les yeux, chercha Anicet. A sa grande surprise, elle le découvrit affalé dans un fauteuil. Il se massait le genou. Anne eut une moue de contrariété. Le temps que le vieillard comprenne ce qu'elle voulait, la nuit serait passée.
Puisque l'inconnu voulait écrire, qu'il écrive ! De sa besace, Anne tira la tablette de cire qu'elle y trimballait depuis son plus jeune âge. Un stylet de buis y était attaché. Timidement, elle fit encore un pas en direction de l'inconnu, tendit l'objet. Sa voix était rauque quand elle demanda :


Comprenez-vous ce que je dis ? Intelligesne quod dico ?
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Djibril

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MessageSujet: Re: Malheur à qui veut barrer ce qu'il fut   Mar 4 Jan - 1:56

Enfin quelqu’un qui semblait le comprendre. La jeune femme lui tendit timidement une tablette et un stylet. Il allait pouvoir écrire et montrer qu’il n’était pas un imbécile. Quelque chose pourtant, gênait l’invité impromptu qu’il était : à présent qu’une torche avait été apportée par le valet, il avait pu contempler le visage de son interlocutrice. Très jeune, comme il l’avait devinée. Avec une certaine dureté dans les traits, néanmoins, comme il l’avait décelée dans la voix. Très belle, aussi. Pourtant, quelque chose dans son regard trahissait comme un mélange de crainte, d’espoir et de chagrin. C’était précisément cette expression qu’il ne saisissait pas. Un malheur certain avait dû la toucher pour qu’elle porte ainsi les yeux d’une veuve à son âge. Djibril se doutait bien que ce n’était pas son intrusion qui la mettait dans cet état, mais il ne parvenait pas à interpréter les regards que la maîtresse des lieux lui lançait.

Il saisit néanmoins la tablette. C’était une tablette de cire semblable à celle dont se servaient les jeunes disciples du Saint-Sépulcre à Jérusalem. Djibril, lui, ne se rappelait pas en avoir utilisé souvent. C’est pourtant une chose étonnante qu’il n’ait pas songé, de tout ce temps, à en garder une sur lui pour se faire comprendre. Il faut dire que le silence auquel il s’était habitué en arrangeait plus d’un dans la communauté des aristotéliciens de la cité.
Sa main tremblait. Il sentit que les premiers mots qu’il écrirait allaient déterminer le reste de sa vie. S’il paraissait grossier, idiot ou intéressé, Anne de Culan se détournerait. S’il était excessif en politesses, il se perdrait, n’obtiendrait rien que le gîte d’un soir, et devrait à jamais accepter de vivre sans connaître son passé. Sans même savoir son nom. Un juste équilibre allait devoir être trouvé, et il s’agirait, si tel était le bon plaisir de la noble Dame qui lui faisait face, de le conserver aussi longtemps que la conversation, bien mal partie, durerait.

Il saisit de la main gauche la tablette, et le stylet serré entre son index et son pouce droit, il écrivit, d’une graphie maladroite :


Que Madame daigne excuser mon intrusion énigmatique. On m’a jeté un sort, et j’ai des raisons de croire que vous pouvez m’aider. Je comprendrais bien sûr si Madame ne souhaitait pas que je la dérangeasse. Je comprends parfaitement votre français, je puis l’écrire, mais ma langue m’en interdit l’expression.

Il s’efforça alors de faire une révérence à celle qui l’avait accueilli avec des égards incongrus compte tenu de son état, puis lui tendit la tablette. Il aurait souhaité en écrire davantage, mais l’objet était de petite taille et son écriture plus grande et irrégulière qu’il ne l’aurait fallu. Au moins savait-il écrire (faute de savoir qui le lui avait appris), ce qui n’était certes pas le cas de tous les sujets de France. La tête baissée, il attendit une réaction de son hôtesse, craignant qu’elle ne le fasse quitter sa chambrée, l’abandonnant à la solitude et à la nuit : règne intrépide de la lune. Tandis que la Dame lisait, il n’osait relever ne serait-ce qu’une paupière, et se perdait dans la contemplation des pierres du sol. Le regard qu’il avait capté quelques minutes plus tôt l’avait paradoxalement intimidé autant qu’il l’avait mis en confiance. Il ne voulait pas, par un jeu de regard déplacé, disconvenir à Anne de Culan.

Quoique pieds nus, il était dans ses petits souliers…

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anne

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MessageSujet: Re: Malheur à qui veut barrer ce qu'il fut   Mer 5 Jan - 2:39

Sa question n'obtint pour toute réponse qu'une main tendue, avidement lui sembla-t-il, vers sa tablette de cire. Anne s'attendait à ce qu'il y gravât des dessins naïfs, comme ceux que font les enfants dans la poussière de l'été, quand ils jouent aux rébus. Cela lui paraissait logique. Or, dans la mauvaise lumière dispensée par la torche, elle le vit écrire.
La chose lui amena un nouveau froncement de sourcils. Il se moquait. Par Dieu, il se moquait ! Quel sabir allait-il utiliser ? Ce faux latin dont il usait ? Elle eut envie de lui reprendre la tablette des mains, sans délicatesse, et de repartir pour Aupic en recommandant au vieil Anicet de confier l'inconnu dès le lendemain matin, à la maladrie la plus proche. A défaut de le guérir, l'enfermement lui apprendrait qu'on ne se moque point en vain.

La curiosité étant cependant ce qu'elle est, Anne ne put s'interdire de déchiffrer, à l'envers, les mots que l'on écrivait. Mais elle n'y parvint pas. Les ombres portées le lui interdirent.
Elle restait là, debout devant ce vagabond qui serrait si fort son stylet qu'on voyait venir le moment où il faudrait lui en fournir un autre. Elle ne voulait pas attendre, elle ne voulait pas être le jouet de ce maraud qui s'amusait à ses dépens, et elle restait là, en proie à une vague colère qui peu à peu montait.

L'homme se leva enfin, s'inclina devant elle en lui présentant la tablette. Il y avait dans toute son attitude un mélange de crainte et de volonté, d'humilité et d'espoir, qu'elle ne comprenait pas. Or, Anne n'aimait pas ne pas comprendre. Ce lui était même insupportable. Elle en ressentait une véritable douleur, pire sans doute qu'une brûlure ou la morsure d'un chien enragé.

Toute la tablette était couverte d'une grande écriture maladroite. Le vagabond savait écrire, certes, mais ignorait manifestement l'usage du stylet dans la cire. Si Anne avait été plus à son aise, elle n'eût point manqué de se demander pourquoi elle mettait un certain acharnement à refuser de voir les qualités de son vis-à-vis, à rabaisser systématiquement ses compétences. Elle se serait interrogée sur ce dédain qu'elle voulait ressentir - et se fût sentie bien misérable en constatant qu'elle n'y parvenait point.
Mais elle était fort mal à l'aise. L'image de Gabriel ne cessait de se surimposer à celle du vagabond. Sa mauvaise humeur augmentant à chaque seconde, elle lut la tablette.


Que Madame daigne excuser mon intrusion énigmatique. On m’a jeté un sort, et j’ai des raisons de croire que vous pouvez m’aider. Je comprendrais bien sûr si Madame ne souhaitait pas que je la dérangeasse. Je comprends parfaitement votre français, je puis l’écrire, mais ma langue m’en interdit l’expression.

Un sort, vraiment ! Une réplique cinglante lui vint aux lèvres. Le vieil Anicet allait devoir cesser de se masser le genou pour se saisir incontinent de ce mauvais plaisant.

Vous ...

Il ne bougeait pas. Il ne la regardait pas. Il courbait humblement la tête, et ses cheveux si clairs accrochaient les lueurs de la torche.
Se fût-il moqué qu'il l'eût regardée. Il eût cherché sur son visage, ou même simplement dans sa posture, le résultat de sa gausserie.

Il fallait prendre une décision. La situation devenait ridicule. Une dame veuve, au milieu de la nuit dans la chambre d'un inconnu, avec pour tout chaperon un vieux valet dolent, voilà un beau spectacle ! L'alternative était simple, le choix de l'issue beaucoup moins. Ce fut la poignante immobilité de l'homme qui emporta la décision.


Comment ... ?

Elle dut s'y reprendre à deux fois, vaguement effrayée à l'idée que l'étrange maladie qui frappait l'inconnu l'ait touchée à son tour, tant sa voix avait du mal à porter.

En quoi puis-je vous aider ?
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Djibril

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MessageSujet: Re: Malheur à qui veut barrer ce qu'il fut   Mer 16 Fév - 21:58

Un seul mot. Un seul, et court. Un seul mot agacé, dénué de sens en lui-même, qui pouvait porter l’espoir ou le rejet. Un seul mot.

Vous ...

Puis elle s’arrêta net. Il n’osa relever la tête, conscient que tout se jouait en cette seconde précise. Elle était agacée, et cherchait sans doute un moyen de lui demander de partir au plus vite. Il comprenait. Déçu, il se préparait déjà reprendre la route. Vers où ? Des mois durant, la quête de ce Gabriel avait été la raison pour laquelle il avait vécu. S’il devait repartir si près du but, alors il n’avait plus la moindre idée de ce qui le pousserait vers cet élan de vie que chaque être porte en lui. Elle ajouta cependant un autre mot. Interrogatif. Semblant autrement plus ouvert que le précédent, mais qui, lui aussi, dissocié de toute forme de phrase, manquait cruellement de sens. Un seul mot, mais déjà une question.

Comment ... ?

Les secondes passaient comme des années. Après toute la route qu’il avait suivie au long de cet interminable flot bleu de la Mare Nostrum. Après le doute, la crainte. Après le servage à Jérusalem pour des clercs débauchés et des marchands sans scrupules. Il sentait que cette Anne, qui sans nul doute connaîtrait ce fameux Gabriel, allait pouvoir lui apporter la guérison ou la mort.

En quoi puis-je vous aider ?

Il releva doucement le visage et parvint difficilement à cacher le grand sourire qui lui élargissait les joues. Inclinant la tête en signe de remerciement, il se ressaisit, avec l’autorisation muette de la Maîtresse des lieux, de la tablette qui lui avait permis d’établir son premier contact cohérent.

Un assez long silence, très pesant, se fit avant qu’il ne puisse écrire à nouveau. Mille choses lui traversaient l’esprit, et plus encore l’occupaient et le travaillaient quand il n’aurait dû que remercier le Seigneur de l’avoir conduit auprès d’une Noble Dame si généreuse.


Je viens de Jérusalem d’où j’ai marché sans cesse pour retrouver Gabriel de Culan. J’ignore tout de cette Noble personne dont je me suis permis de croire qu’elle était de votre famille. J’ai perdu la mémoire voilà quelques années aux portes de Jérusalem, avec sur moi, simplement, une carte scellée au nom de cet homme. Depuis ce jour, ma voix n’émet qu’un ensemble de mots différents de ceux que je veux émettre. Pouvez-vous me...

Il se trouva bien embarrassé. La tablette était trop petite pour qu’il puisse en écrire davantage. Bien qu’ayant pu discipliner très légèrement plus sa graphie, celle-ci demeurait très irrégulière. Déçu de ne pouvoir en exprimer plus pour le moment, il sentit que Madame de Culan ne le lui pardonnerait pas s’il ne lui remettait pas aussitôt la tablette. Après une courte hésitation pourtant, il la lui rendit ainsi, penaud.

Quand elle l’eut entre les mains, il abaissa de nouveau le regard, puis se dirigea vers la table sur laquelle la carte scellée était posée. Il la disposa entre ses deux mains à l’horizontale, telle une offrande, le sceau en évidence, et, la tête toujours baissée, plia le genoux en adressant l’objet à son interlocutrice, espérant qu’elle s’en saisirait aussitôt sa lecture terminée.
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anne

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MessageSujet: Re: Malheur à qui veut barrer ce qu'il fut   Jeu 31 Mar - 17:19

L'inconnu releva la tête, lentement. Anne sentit son cœur se serrer. Mon Dieu, comme il lui ressemblait ! Pourquoi n'était-il pas resté immobile, ne lui présentant que ses cheveux, aux reflets si doux qu'on avait envie d'y plonger les doigts, comme dans ceux d'un enfant innocent ? Il souriait, largement. Et de nouveau, le doute figea les traits d'Anne. Cet inconnu savait qu'il ressemblait trait pour trait à Gabriel. Il allait se faire passer pour lui. Il pensait profiter de la naïveté d'Anne pour s'imposer à Culan.
Il reprit la tablette. La lui arracher des mains ? La voix de la sagesse lui soufflait de s'y résoudre. Le vagabond s'y attendait, c'était l'évidence même. Il n'écrivait pas, ne bougeait pas, gardait en main le stylet de buis. La main droite. Le détail frappa soudain Anne. L'inconnu ne pourrait pas se faire passer pour Gabriel. Gabriel écrivait de la main gauche, chaque fois qu'il pouvait. Il n'usait de la droite qu'en présence d'étrangers, pour que l'on n'allât pas partout conter que le vicomte de Culan se servait de sa "mauvaise" main.
Mais justement : cette graphie maladroite, ces lettres tracées comme par un enfant, n'était-ce pas parce que ...?
Anne se tourna vers Anicet. Les mains du vieillard ne s'agitaient plus sur son genou. Un bruissement léger sortait de ses lèvres. Anicet dormait.
Quand elle revint au vagabond, il s'était remis à écrire. Il allait plus vite que la première fois, les mots se serraient davantage dans la cire, les lettres étaient moins hautes. Le stylait courait, s'arrêta tout en bas de la tablette. Anne tendit la main, presque malgré elle. Déjà, elle renonçait. On lui donna la tablette.


Je viens de Jérusalem d’où j’ai marché sans cesse pour retrouver Gabriel de Culan. J’ignore tout de cette Noble personne dont je me suis permis de croire qu’elle était de votre famille. J’ai perdu la mémoire voilà quelques années aux portes de Jérusalem, avec sur moi, simplement, une carte scellée au nom de cet homme. Depuis ce jour, ma voix n’émet qu’un ensemble de mots différents de ceux que je veux émettre. Pouvez-vous me...


"Pouvez-vous me..." Et rien d'autre, par manque de place. Anne relut.


Extravagant !


La colère revenait. Elle avait peur. Un instant, elle ferma les yeux, inspira à deux reprises, lentement. C'était extravagant. Une fable, à n'en point douter, inventée par ce pauvre fol qui ... qui se tenait agenouillé à ses pieds, dans l'attitude du suppliant, lui présentant un rouleau de parchemin. Après le Credo, l'Offertoire. Le jeune homme tenait à la hauteur de sa poitrine la patène, qui contenait le salut de son monde, et l'offrait à Anne, qui soudain se sentit investie d'une étrange mission.
"Pouvez-vous me...", "Jérusalem", "Gabriel de Culan", "votre famille"...
Un homme perdu, sans passé, sans mémoire, sans langage, jeté sur les pires routes du monde avec pour tout viatique un parchemin qu'il lui offrait : que pouvait-elle faire ?

C'était bien le scel de Gabriel, dont elle conservait précieusement la matrice dans sa bougette. Nul n'aurait pu le contrefaire. A la lueur dansante de la torche, elle l'étudia, chercha l'imperceptible imperfection, à la tête du i de "Gabriel", qui laissait dans la cire une minuscule marque en creux. La macule était bien là. Gabriel avait scellé ce parchemin. Anne caressa le vélin, autour de la cire. Les larmes menaçaient de revenir.

Elle ne regardait plus l'homme agenouillé. Elle ne voulait plus voir son visage, ne souhaitait pas davantage qu'il vît le sien. A pas lents, elle sortit de la tache de lumière dispensée par la torche, fuit celle, fuligineuse, autour de la cheminée, et se réfugia sur le coussiège. Elle s'assit, la carte de Gabriel dans son giron.


Gabriel de Culan était mon frère. Au moment de sa mort, il y a bien des années, il était évêque de Genève.

Quiconque aurait pu observer la scène - mais Anicet dormait désormais bruyamment - eût hésité entre indignation et curiosité malsaine. Les indignés eussent juré leurs grand dieux qu'Anne ne devait rien à cet homme, hormis le faire bouter hors sur-le-champ en priant qu'un bon moine daignât le recueillir parmi d'autres éprouvés. Les curieux eussent retenu leur respiration, et se fussent tenus prêts à se voiler les yeux de leurs mains aux doigts écartés dans l'attente du moment où le vagabond, jugeant le fruit mûr à point, se ferait passer pour ce qu'il n'était point.

Feu mon frère ne s'est jamais rendu à Jérusalem.

D'où il ressortait, forcément, que le vagabond était, lui, déjà venu à Genève.

La morgue des Culan reprit un instant le dessus.


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Djibril

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MessageSujet: Re: Malheur à qui veut barrer ce qu'il fut   Mar 5 Avr - 19:44

Extravagant !

Le mot fit intérieurement sursauter Djibril. Elle ne croyait pas son histoire. C'était logique. Combien devaient-il être, les manants, les voleurs, les vandales qui, se faisant passer pour tout et n'importe quoi, entendaient profiter de la naïveté supposée de la noblesse. D'autant que Madame était jeune. On prête à la jeunesse une absence de jugement. Mais cette jeune femme avait dû vivre bien des événements. Son regard ne trompait pas, et si la sensibilité semblait être forte en elle, les mots d'insouciance, ou d'oisiveté n'étaient, de toute évidence, pas de ceux qui la caractérisaient. Alors un homme qui simulait le latin, écrivait comme un enfant maladroit, présentait aussi mal qu'un vagabond et s'introduisait au soir dans son château en prétendant revenir de Jérusalem sans mémoire, non, cela n'était pas crédible. Pourtant, qu'avait-il seulement à gagner? Il ne lui demandait rien, finalement.

Alors qu'il présentait la carte, il se demandait encore ce qu'il faisait ici. Ses espoirs les plus fous, ceux qu'il avait eu le temps de mûrir cent fois durant sa route, s'étaient évaporés. Il était là, subissant la situation qu'il avait pourtant provoquée, gêné face à cette jeune Dame qui n'allait rien pouvoir faire pour l'aider, quand bien même en aurait-elle eu le désir, ce qui n'était pas le cas.

Elle saisit la carte comme un agent de la maréchaussée pouvait se saisir du butin d'un bandit. Quelques pas en arrière firent qu'il ne distinguait plus tout à fait son visage. Il voyait pourtant qu'elle examinait le scel. Une question qu'il ne s'était jamais posée lui vint: et s'il s'agissait d'un faux? Elle le renverrait avec violence au mieux, le ferait arrêter sans doute, l'enfermerait d'elle-même dans quelque oubliette du château au pire. Peut-être était-il perdu, mais, songea-t-il, il n'avait rien à perdre. Rien à perdre, rien à gagner, en somme.

Assise plus loin sur le coussiège, elle reprit la parole.

Gabriel n'était plus de ce monde. Voilà qui mettait un point final à ses pérégrinations. Personne n'aurait de solution à lui apporter, sa seule étoile était morte. Morte, comme la saison. Morte comme un amour perdu. Gabriel n'était plus et avec lui, c'étaient les espoirs d'une guérison qui s'envolaient. Le mystère de cette carte, le scel, le château et tout le chemin parcouru: plus rien n'avait de sens. Djibril crut bien qu'il allait pleurer, mais la présence de Madame de Culan le retint. Il s'en était entièrement remis à une chimère, une personne qui n'avait plus d'existence et qui, sans doute, n'avait jamais rien su de lui. Pis, des mois durant, il avait imaginé Gabriel. C'était comme si un lien imaginaire s'était tissé entre eux. Il le voyait en songe sans même connaître son visage. Mais tout ceci était faux. Gabriel était auprès du Seigneur, et rien ni personne ne pourrait y changer quoi que ce fut.

Le désenchantement laissait place au désespoir. Le sort qui avait été jeté à Djibril ne prendrait jamais fin. Sa vie ne serait plus qu'errance silencieuse ou humiliations publiques. Comme le Caïn des païens, il marcherait sans but pour l'éternité, et quiconque le verrait pourrait le ramener à sa ridicule condition. Infirme du verbe, parlant muet, son intelligence ne lui reviendrait pas.


Feu mon frère ne s'est jamais rendu à Jérusalem.

C'était évident. Qu'irait faire un évêque à Jérusalem, cité de vice, de désolation, de colère et de paganisme? Le mystère du sceau n'en était qu'amplifié, mais Djibril n'en avait plus rien à faire. Ses pensées déjà erraient du côté de ce que le Droit Canon n'autorise pas: la pire mutilation qu'un homme puisse s'infliger: celle de s'obliger à Dieu, celle de nier la Création, le péché ultime. Le seul fait de penser était devenu un blasphème. Il allait devoir cesser, car passait sur son être le vent de l'imbécillité.

Qu'avait-il à répondre à Madame? Si Monsieur n'était jamais allé à Sion, c'est soit qu'il s'était, lui, déjà rendu à Culan ou à Genève, soit qu'un autre avait transmis la carte. Dans les deux cas, tout ceci était inintelligible.

Les lèvres indistinctes de Madame s'ouvrirent à nouveau. D'un coup, l'émotion palpable des phrases précédentes, qui parlaient du défunt frère, semblait disparue.


Je vous ai dit mon nom, Messire. Comment vous nomme-t-on ?

Voilà une question à laquelle il ne lui serait guère aisé de fournir réponse. On le nommait Djibril, mais ce n'était pas son nom. On ne l'avait nommé ainsi qu'en vertu du sceau qu'il portait. Son nom, il n'en avait pas connaissance. Peut-être même n'en avait-il pas? Il frémit et ferma les yeux en signe de repentir. Encore une pensée blasphématoire. Le Sans-Nom ne devait pas, ne pouvait pas prendre le dessus. Embarrassé de ne pouvoir répondre oralement, il avança à pas feutrés, tête baissée vers la fenêtre, pour saisir à nouveau la tablette, qu'Anne lui tendait déjà.

Hésitation coupable et remarquée, tremblement de la main sur le stylet. Il écrivit simplement une phrase.


J'ai oublié jusqu'à mon nom, mais à Jérusalem, chacun m'appelait Djibril.

Il aurait voulu en dire plus, expliquer l'origine de ce nom, s'excuser et partir en vitesse, mais Madame n'en avait sans doute que faire de son histoire et de ses états d'âme. Alors il se tint coi, en attente de ce qui allait suivre.
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